Le défi d’une PME canadienne en Arctique

Le défi d’une PME canadienne en Arctique

5 min. 15 octobre 2020
Le défi d’une PME canadienne en Arctique

Il y a bientôt dix ans, Marc Mahfouz quittait les rues bétonnées et bondées de la métropole du Québec pour s’établir dans la nature sauvage du nord du Canada. Sans trop réfléchir, le jeune dentiste fraîchement diplômé de l’Université de Montréal allait rejoindre quelques amis installés là-bas. Ces derniers lui avaient vanté l’aventure septentrionale et les nombreux postes disponibles, ce qui avait suffi à le convaincre.

« Quand je suis arrivé, ce qui m’a plu tout de suite, c’est le mode de vie, se remémore-t-il. Tout le monde est calme et tranquille, tout tourne au ralenti. On prend le temps de s’arrêter, de respirer… » C’est donc envouté par la toundra et les glaciers qu’il a fait ses premières armes en médecine dentaire pour finir par acquérir, en 2014, une clinique fondée en 1987 à Iqaluit, la capitale et la plus grande ville du Nunavut.

Entreprendre
Marc Mahfouz et son partenaire n’étaient pas sans savoir qu’être à la tête d’une PME au-delà du 60e parallèle est un défi de taille. Il y a tout d’abord les enjeux d’approvisionnement. Il faut importer par avion ou par bateau les équipements et la marchandise dentaire, comme les anesthésiants, le fluor et même les brosses à dents, ce qui revient à débourser des sommes astronomiques.

Il est nécessaire d’être bien organisé, de commander à l’avance et en grandes quantités, de manière à minimiser les frais de transport et à ne manquer d’aucune fourniture, surtout en temps de COVID-19. La patience est également de mise, car les télécommunications ne sont pas des plus efficaces. Les lignes téléphoniques sont souvent interrompues et la connexion internet est lente.

Il y a ensuite les enjeux de recrutement. Au Nunavut, on ne trouve aucun spécialiste. Le trentenaire doit chercher des dentistes et des hygiénistes à l’extérieur du territoire. Pour les persuader de venir, il propose des salaires plus que compétitifs, la possibilité de faire des heures supplémentaires, des allocations de logement, un REER et tout le tralala. Sans nul doute, la rareté des travailleurs qualifiés fait monter en flèche les coûts de main-d’œuvre.

« Mais le plus dur, ce n’est pas de trouver du personnel, c’est de le garder », explique Marc Mahfouz. Si son entreprise connaît un important taux de roulement, ce n’est pas parce que ses employés quittent l’île de Baffin aussitôt emménagés, incapables de s’adapter à l’éloignement, aux tempêtes hivernales et aux grands froids.

Le problème vient plutôt du fait qu’Iqaluit ne compte que 4 000 travailleurs. Tous les employeurs s’arrachent les ressources humaines disponibles. L’un d’entre eux est particulièrement redoutable : le gouvernement. « C’est toujours la même chose. Je forme ma recrue et, quand elle fournit de bons résultats, elle démissionne pour rejoindre la fonction publique. Qui refuserait un poste confortable, surpayé et peu demandant, avec un fonds de pension? », rapporte, non sans ironie, le propriétaire.

« Partout dans le Nord, c’est un problème. Les petites entreprises privées n’ont pas les reins assez solides financièrement pour offrir les mêmes salaires et conditions de travail que le gouvernement. C’est difficile de conserver nos employés. »

– Marc Mahfouz, copropriétaire d’Iqaluit Dental Clinic

Dans l’archipel arctique, quiconque détient un diplôme postsecondaire peut occuper un statut prometteur au sein de l’appareil étatique. Le plus souvent, aucune expertise particulière n’est exigée. En concurrence avec les organismes fédéraux et territoriaux, les PME doivent redoubler d’efforts pour retenir leurs salariés ayant fréquenté le cégep ou l’université.

Au Nunavut, 1500 postes dans la fonction publique demeurent vacants. Le gouvernement peine à trouver des travailleurs diplômés. Au dernier recensement en 2016, 52 % des Inuits âgés de 15 à 64 ans n’avaient pas terminé leur secondaire. C’est bien au-delà de la moyenne canadienne, qui s’élève à 11 %. Un rapport fédéral publié en juin 2019 accuse notamment la pénurie de logements, l’insécurité alimentaire, la santé fragile et les problèmes sociaux des Nunavummiut, comme des grossesses précoces et de la toxicomanie, lesquels contribuent à l’absentéisme scolaire.

Il ne faut pas non plus oblitérer les enjeux culturels. Pour prospérer dans les régions polaires, il faut prendre le temps de se familiariser avec les valeurs et les traditions de ses futurs employés, patients, clients et partenaires avant de se lancer. Iqaluit, qui signifie « la place du poisson », abrite la plus grande communauté inuite du Canada. Selon le recensement de 2016, on dénombre, sur ses 52 kilomètres carrés, près de 4 000 autochtones, ce qui représente environ 60 % de la population.

L’inuktitut est la langue maternelle de 46 % des résidents de la municipalité. Ce n’est toutefois pas un obstacle pour les gens d’affaires, puisque 92 % des Iqalummiut parlent l’anglais. Cependant, en vertu de la Loi sur la protection de la langue inuite, en vigueur depuis 2008, les entreprises doivent offrir leur service en inuktitut. Dans la clinique du docteur, il y a un interprète sur place en tout temps. Le tiers de l’équipe est d’ailleurs autochtone; ce sont surtout des réceptionnistes et des assistants dentaires.

Foncer
Malgré toutes ces entraves, Marc Mahfouz ne changerait pour rien au monde sa situation. Pour preuve, lorsqu’on lui demande quel est le meilleur conseil que l’on puisse offrir à un entrepreneur qui envisage de s’établir aux abords de l’océan Arctique, il répond sans hésiter une seule seconde : « Je lui dirais de faire le saut : ça vaut tellement la peine ! »

« C’est vrai que diriger une PME à plus de 2 000 km de Montréal, ça nécessite plus d’organisation, plus d’efforts de gestion. Tout coûte plus cher : la masse salariale, le loyer, les équipements. Mais au bout de compte, tu en sors gagnant. »

– Marc Mahfouz

Près du cercle polaire, les terres regorgent de promesses et de perspectives professionnelles. Le marché est vert et très peu compétitif. Il y a moins de barrières réglementaires et les besoins sont criants. Les entrepreneurs peuvent démarrer leur projet sans prendre de risques et atteindre rapidement la rentabilité sans se démener pour se démarquer.

Marc Mahfouz est bien placé pour le savoir. À Iqaluit, il n’y a que deux cliniques dentaires pour 7 000 habitants. La sienne est la seule à traiter directement avec les assureurs afin que les patients n’aient à régler que la portion non couverte de leurs soins. Ce service, qui n’a en vérité rien d’extraordinaire, lui permet en fait de rejoindre une vaste clientèle et de prêter main-forte à la communauté. Il accueille sur sa chaise les familles vulnérables, celles qui ne possèdent pas de coussin financier pour acquitter leur facture en attendant un remboursement. Au besoin, il paie même le taxi.

Réussir
Selon le professionnel, pour mener des affaires florissantes dans le Nord, il suffit de miser sur son équipe. « La clé pour être profitable malgré les coûts élevés est de se doter de travailleurs performants, qui nous font gagner du temps et qui génèrent moins de pertes. Pour y parvenir, c’est essentiel de donner l’exemple, d’être un gestionnaire irréprochable, un modèle d’efficacité. C’est important de questionner les pratiques, d’accorder notre confiance tout en contrôlant ce qui se passe. » Formation et encadrement demeurent les mots d’ordre.

Sans employés, rappelle Marc Mahfouz, il n’y a pas d’entreprises. Et sans dentistes, il n’y a pas d’individus en santé. Car c’est aussi ça être entrepreneur à Iqaluit ; offrir un service qui fait vraiment la différence.

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